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On topographie l’Isekai à la française (enfin, on essaie) !

Là, par exemple, c’est compliqué…

Remontons dans le passé, si vous le voulez bien. On est en octobre 2018, et les premiers chapitres de SSS-Class Suicide Hunter viennent de paraître (fichtre, j’avais du temps à l’époque…). Bien que pas directement rattachable au genre de l’Isekai, le scénario en suit cependant une des lignes directrices : la mort du personnage (réelle ou métaphorique) mène à de nouveaux choix de vie et une forme d’ascension (là encore, qui peut être sociale, physique, voire socialement physique).

Je lis ça, et je me dis que, tout de même, il y a comme une étrange obsession du webtoon coréen pour les histoires de réincarnation et de remise à zéro. Un peu comme si, d’une certaine manière, le fait de vivre dans un monde hypercapitalistique créait des frustrations que la fiction permettait d’exorciser. (étonnant, non ?) Une petite partie de moi se demande alors si l’émergence et le traitement d’un genre dépendent de son origine géographique ou si, finalement, les thèmes ne lui sont pas inhérents et universels.

Avance rapide, et nous voilà en avril 2021, alors que nous lançons un appel à nouvelles sur le thème Isekai. La question qui m’anime alors, au-delà, bien sûr, de l’envie de recevoir de bons textes, c’est de savoir à quoi ressemblera cet Isekai à la française ? Déclinaison de l’Isekai japonais ou coréen, de plus en plus accessible chez nous, ou bien quelque chose de tout à fait nouveau ? Alors, fin novembre, après avoir terminé ma lecture des 212 nouvelles reçues (merci encore pour ça), je me suis dit qu’il fallait que je rende compte et que je propose, humblement, une topographie du genre dans sa déclinaison la plus récente et la plus francophone.

Avertissement avant de commencer : mon objectif n’est pas de juger si un traitement est meilleur qu’un autre, et vous ne trouverez pas, dans cet article, de sommaire ou de liste des nouvelles retenues. Mes lectures sont terminées, et j’ai évidemment ma liste personnelle, mais le comité de lecture n’a pas fini et j’ai besoin de leurs retours. Encore un peu de patience : croyez-moi, j’ai hâte de vous présenter tout ça !

Note méthodologique : les pourcentages exprimés le sont toujours sur la totalité des textes présentés (donc 212), par contre ils ne sont pas précis, j’ai souvent arrondi à la dizaine la plus proche.

I – « À vrai dire, j’ai tellement changé depuis ce matin que je ne saurais plus dire qui je suis… »

Happy Théophile is happy (même si c’est pas flagrant).

Le texte de l’appel à nouvelles citait explicitement Alice au pays des merveilles, et la probabilité était forte que les références à cette œuvre soient nombreuses. De fait, en plus des références directes, l’onirisme a occupé une place non-négligeable des propositions reçues. La dilution lente du monde réel dans un autre monde, sans que les lecteurices ne puissent déceler le degré de normalité de cette évolution, n’était pourtant pas acquise (et ce quel que soit le mode de transport, voir la partie II), et se démarque, à mon sens, de l’acception manga/light-novel du thème, plus radicale dans ses changements d’univers.

Assez logiquement, cela veut aussi dire que les textes de science-fiction ont été moins nombreux (autour de 10%) et que, plus surprenant, la fantasy n’est pas tant représentée (environ 20%). L’Isekai à la française est donc résolument fantastique (70%), et c’est, je dois le dire, étonnant quand l’essentiel de la production actuelle est tournée vers d’autres genres.

Ce basculement progressif a par ailleurs de vraies conséquences sur la manière de traiter la fin des nouvelles, faisant la part belle aux twists finaux, et c’est la forme qui a d’ailleurs été la plus choisie par les auteurs et autrices (avec environ 70% de nouvelles concernées).

Mais si Alice tombe dans le terrier du lapin blanc, qu’en est-il de nos protagonistes ?

II – L’imaginaire, une clé qui ouvre toutes les portes.

Ah les nouvelles Isekai se termineraient plus vite, c’est sûr.

Sur ce point, la portal-fantasy ayant un vrai poids dans le paysage éditorial occidental (au moins côté jeunesse), c’est sans surprise que le passage d’un monde à l’autre se fait souvent par le biais d’un portail (dont la forme peut par contre osciller) (40%). L’invocation par des personnages d’un autre monde et la mort du protagoniste arrivent en deuxième position ex-æquo (25%), suivis enfin du rêve (10%).

Sur ce point encore, j’ai été surpris. Par la faible représentation du jeu-vidéo comme medium permettant le passage d’un monde à l’autre notamment (moins de 10% des textes reçus). Cela s’explique, probablement, par l’aspect non-visuel de la nouvelle, qui donne probablement moins envie de décrire une interface que de la montrer, mais il faut reconnaître que l’Isekai graphique met souvent en avant ce type de scénario.

Quant au retour au monde d’origine… Eh bien disons que la partie III vous permettra sans doute d’imaginer ce qu’il en est.

III – On brille toujours par contraste.

L’Isekai à la français, allégorie.

Parce que, oui, si je devais ne retenir qu’un seul élément de cet Isekai à la française, ce serait celui-ci : il est sombre. Très sombre. Les thèmes de la dépression et du deuil occupent à eux seuls presque 60% des textes reçus (oui oui), et c’est, pour le dire simplement, beaucoup plus que ce que j’imaginais. A tel point que je me suis sincèrement demandé si le même appel à nouvelles aurait mené au même résultat rien que 2 ans plus tôt, dans un monde légèrement moins anxiogène qu’aujourd’hui.

En plus des thèmes sombres, les fins positives représentent à peine 30% du total des nouvelles. J’ai bien conscience que définir ce qui est positif ou négatif est plutôt subjectif, mais en l’occurrence, je vous demande de me faire confiance : comme Féro(ce)cités avant lui, ce recueil ne sera pas celui de la joie et du bonheur immaculé.

Cela contraste avec la vision que j’avais du genre, qui met souvent en avant la rédemption ou la progression a minima. J’ai eu le plaisir de consulter plusieurs lecteurs et lectrices sur le Discord (rejoignez-nous si ce n’est pas déjà fait) qui me confirment cette impression, et je dirais que c’est la différence majeure ici.

Conclusion

Il serait orgueilleux de penser que ce modeste commentaire de 212 nouvelles représente un état des lieux réel et complet du genre en France, ne serait-ce que par rapport à notre rayonnement forcément limité. Pour autant, je crois sincèrement que cela permet de déceler une forme de zeitgeist et c’est ce que j’ai essayé de faire ressortir avec cet article, dont j’espère que la lecture vous aura plu.

N’hésitez pas à nous dire en commentaire si certains chiffres vous surprennent autant que moi, ou venez en discuter sur notre Discord (qu’on essaie de rendre aussi accueillant que possible !).

Et en attendant, portez-vous bien, et que les corgis illuminent votre journée !

Genre lui, par exemple.

PS : Ah, au fait, on a fait une petite infographie pour résumer tout ça !

L’article en une image.

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